«Quelle importance notre société attache-t-elle à l’inclusion?»

19.07.2023 Elisabeth Seifert

Ces dix dernières années, le secteur des prestataires de services pour personnes en situation de handicap a connu un changement de paradigme dû à la CDPH. Dans le cadre de son travail au sein de l’association, Peter Saxenhofer, directeur d'INSOS, a accompagné et influencé cette évolution nécessaire, malgré toutes les incertitudes. Il part à la retraite fin octobre. 

Peter Saxenhofer, vous n’avez pas toujours travaillé dans le domaine du handicap. Pourquoi avez-vous eu envie de reprendre la direction d’INSOS en 2012? 

Le travail associatif m’a toujours fasciné. Une association est une «entreprise» dotée de structures de décision démocratiques, auxquelles il faut à la fois intégrer le niveau national et cantonal. Par conséquent, le travail associatif n’est pas toujours rapide et efficient. En revanche, il bénéficie du fort soutien des membres. Alors que j’ai travaillé auparavant de nombreuses années dans les domaines de l’informatique et des transports, c’est la dimension humaine qui m’intéressait beaucoup chez INSOS. En outre, les batailles politiques sont bien moins âpres dans ce domaine que dans d’autres. 


Près d’un an et demi après votre nomination en tant que directeur, en 2014, la Suisse a ratifié la CDPH, qui demande la désinstitutionnalisation des personnes en situation de handicap. Vous souvenez-vous encore de votre réaction à l’époque, notamment quant au futur des institutions? 

L’adhésion de la Suisse à la CDPH était impérative, mais n’allait pas de soi. La ratification a principalement eu lieu parce que beaucoup de responsables politiques étaient trop confiants et pensaient que la Convention n’entraînerait pas de grands changements dans l’organisation et le financement du domaine du handicap. Les défenseurs de la Convention ont eu la sagesse de ne pas contredire ce point de vue, afin que les critiques soient les moins nombreuses possibles. Cela a fonctionné. 


Vous étiez toutefois conscient que la CDPH apporterait de nombreux changements, y compris pour les institutions traditionnelles? 

La Suisse devait signer cette convention. À l’époque, nous étions l’un des seuls pays n’ayant pas encore ratifié la CDPH. La désinstitutionnalisation demandée était déjà un grand défi pour nous. L’Association européenne des prestataires de services pour les personnes en situation de handicap (EASPD) nous a montré la voie à suivre. Elle venait alors d’adopter une feuille de route sur la désinstitutionnalisation. 


... Une association de prestataires de services qui adopte une feuille de route sur la désinstitutionnalisation? 

Cela m’a aussi surpris, d’autant plus qu’à l’époque, je ne connaissais pas encore très bien le domaine. J’ai alors eu des échanges soutenus avec cette association européenne. Je me suis ainsi rendu compte que la CDPH ne remettait pas en question toutes les institutions et organisations du domaine du handicap, mais plutôt l’offre limitée de foyers traditionnels et d’ateliers protégés, une situation qui empêche les personnes en situation de handicap de choisir où elles veulent vivre et travailler. 


Cette obligation de changement a certainement créé des incertitudes dans la branche à l’époque? 

Beaucoup d’institutions se sont demandé ce que la CDPH impliquerait pour elles. Du côté de l’association, j’ai essayé de donner une autre perspective. Une association de branche est certes tenue de défendre les intérêts de ses membres, et dans notre cas, des institutions. Mais pour moi, la défense des intérêts des personnes en situation de handicap, qui dépendent des prestations de nos membres, a pris de plus en plus d’importance. 


Ne s’agit-il pas là d’intérêts divergents? 

La situation est similaire à celle de l’Union des transports publics: elle représente notamment les intérêts des exploitants ferroviaires, qui sont en charge de l’infrastructure. Ces exploitants doivent toutefois aussi penser aux personnes qui utilisent cette infrastructure. Dans notre branche, c’est pareil. Cette position a néanmoins essuyé des critiques. Lors d’une assemblée des délégué·es, quelqu’un m’a demandé si je représentais les intérêts des personnes en situation de handicap ou ceux des institutions, comme le prévoyait mon mandat. 


... Et qu’avez-vous répondu? 

J’ai répondu que l’un n’allait pas sans l’autre. Si nous ne représentons pas les intérêts de notre clientèle, nous ne défendons pas non plus les nôtres. Il a fallu un certain temps pour que cette approche s’impose. Un changement de mentalité était nécessaire. Nous avons dû abandonner l’idée de vouloir maintenir à tout prix certaines offres existantes. Il s’agissait d’acquérir la conviction que nous devions proposer des prestations variées, répondant aux souhaits et aux besoins mêmes des personnes en situation de handicap elles-mêmes. 


Vous venez de décrire le changement de paradigme provoqué par la CDPH, qui sollicite à la fois les fournisseurs de prestations et les autorités... 

Pendant longtemps, nous pensions savoir ce qui convient aux personnes en situation de handicap. Mais il ne nous appartient pas d’en décider. En tant que branche, nous proposons simplement une grande diversité d’offres et les personnes en situation de handicap décident ensuite de ce dont elles ont besoin. 


Où en est le secteur actuellement, soit environ dix ans plus tard? 

La diversité de l’offre s’est fortement développée ces dix dernières années, notamment en matière de logement. Les possibilités sont nombreuses dans ce domaine, allant de l’hébergement stationnaire classique au simple accompagnement ambulatoire avec un nombre minimal d’heures d’assistance. Il en va de même dans le domaine du travail: aujourd’hui, les jeunes ayant des difficultés d’apprentissage peuvent suivre diverses formations professionnelles. Il existe non seulement des offres d’intégration professionnelle avec des services de job coaching et de supported employment, mais aussi des offres d’emplois spécifiques dans des entreprises d’intégration. 


Pour autant, nous ne sommes pas encore là où nous devrions être, comme l’a constaté l’année dernière le Comité des droits des personnes handicapées de l’ONU? 

À mon avis, une grande partie de l’offre requise existe déjà. La question est de savoir si elle peut réellement être pratiquée. Souvent, le financement n’est pas suffisant ou pas assez flexible, ce qui constitue un obstacle. En outre, les personnes en situation de handicap n’ont pas toujours connaissance de cette diversité de l’offre et ne savent pas qu’elles ont le choix entre différentes options. Dans ce domaine, il faudra que nous ayons progressé dans dix ans. 


La diversité de l’offre est une chose, mais ne faut-il pas également renforcer la participation des personnes en situation de handicap au sein des organes stratégiques des institutions et des fournisseurs de prestations? 

Je ne le conteste pas, mais il ne faut pas non plus trop en espérer. En ce qui concerne nos offres, il serait essentiel que les personnes présentant des troubles psychiques ou cognitifs soient impliquées de manière adéquate, car ce sont surtout elles qui sollicitent «nos» prestations. De plus, il ne faut pas oublier que pour les offres, des critères importants sont posés dans les contrats de prestations des cantons. Pour nous, il est important que les personnes en situation de handicap soient en mesure de développer elles-mêmes leur projet de vie et, dans cette optique, d’évaluer les différentes offres. Elles devraient aussi pouvoir faire des essais. 


Voilà qui n’est pas une tâche facile... 

Le changement nécessaire pour y parvenir est un projet sur plusieurs générations. Cela va prendre encore une vingtaine d’années. Les personnes en situation de handicap ont souvent vécu dans des institutions traditionnelles pendant plusieurs décennies et ont été socialisées en conséquence. En outre, la branche et les autorités sont tenues d’entreprendre de nouveaux développements, en se concentrant sur les besoins des personnes en situation de handicap. Les différentes prestations et les structures de la branche vont évoluer au fil des ans. 


Comment avez-vous participé à cette évolution au sein de la branche? 

Je ne l’ai pas fait seul: en 2019, les associations des fournisseurs de prestations ont été les premières au niveau national à élaborer ensemble un plan d’action pour la mise en œuvre de la CDPH, comprenant des objectifs et des mesures clairs. Ni les organisations de personnes en situation de handicap, ni la Confédération, ni les cantons n’ont été aussi rapides. Nous avons réalisé relativement tôt que nous voulions et devions apporter notre contribution. Dans ce contexte, la mise en réseau avec les organisations de personnes en situation de handicap ainsi que les autorités et le monde politique a été et reste importante. Grâce à ce dialogue constant, toutes les parties prenantes ont entamé un processus de changement. 


L’une des tâches essentielles du directeur d’INSOS est la participation à l’élaboration des conditions cadres aux niveaux national et cantonal. Comment avez-vous mené à bien cette mission dans le sens de la CDPH? 

Les autorités ont assez vite impliqué les organisations de personnes en situation de handicap dans leurs réflexions et planifications, ce qui est très important à mes yeux. Au début, elles n’ont pas pensé à intégrer le point de vue des prestataires de services. En outre, je suis convaincu que les proches doivent aussi jouer un rôle actif dans ces discussions, tout comme d’ailleurs les personnes concernées. Souvent, les personnes présentant des troubles psychiques ou cognitifs en particulier ne sont pas suffisamment représentées en politique. J’ai toujours fait remarquer que tous les groupes et organisations devaient être pris en compte. 


Et ce sont justement les personnes présentant des troubles psychiques ou cognitifs qui ont besoin de prestations d’accompagnement? 

Dans le cadre de nos discussions avec les autorités, nous essayons toujours de rappeler les besoins de ces groupes de personnes en situation de handicap. Des offres spécifiques sont nécessaires pour elles afin de pouvoir encourager leur autodétermination. La communication améliorée et alternative est aussi importante, de même que des mesures ciblées pour promouvoir la participation politique. Le projet de guide pour voter, en langage simplifié, a vu le jour chez nous, avant d’être confié à Insieme. 


Où en sommes-nous aujourd’hui en tant que société? 

Nous sommes sur la bonne voie, mais le chemin est encore bien long. La rapidité et la qualité de nos progrès sont aussi liées à l’importance que notre société attache réellement à l’intégration et à l’inclusion. L’inclusion requiert des prestations de soutien adéquates, et elles ne sont pas gratuites. Je souhaite aussi évoquer le prix du logement, qui est excessif pour de nombreuses personnes en situation de handicap. Un grand nombre de cantons et de villes doivent davantage s’engager dans la construction de logements sociaux. 


Outre la société dans son ensemble, les employeurs doivent-ils aussi intensifier leurs efforts? 

Actuellement, il n’est pas très intéressant pour les entreprises de proposer des emplois aux personnes en situation de handicap, notamment à celles présentant des troubles psychiques ou cognitifs. Nous devons trouver des solutions dans ce domaine. On pourrait recourir davantage à la location de services, par exemple. Dans ce cas, l’embauche et toute l’administration sont gérées par une institution, qui assume aussi le risque lié à l’emploi. Une autre option est la définition de quotas, bien que cela ne se soit pas toujours révélé très efficace dans d’autres pays. Cela ne relève d’ailleurs pas que des employeurs, mais de chaque individu: acceptons-nous de nous faire servir au restaurant par une personne ayant un handicap visible? 


À votre avis, quels sont les principaux défis pour la branche, outre la CDPH? 

La pénurie de personnel qualifié, particulièrement aiguë dans le secteur des soins, se fait aussi sentir dans le domaine social. Nous avons déjà des difficultés à embaucher suffisamment de personnel. Cela ne fait que commencer, et la situation risque de s’aggraver. À l’instar du secteur des soins, nous devons nous positionner comme des employeurs attractifs. À cet effet, il convient de discuter avec les cantons, qui jouent un rôle central dans le financement des prestations de soutien. 


Au vu de la pénurie de personnel, quel est le rôle de la digitalisation? 

La digitalisation permet d’atténuer la pénurie de personnel. Je fais ici surtout allusion aux prestations de soutien relatives à l’administration et au controlling. Il ne faut pas que les tâches administratives chargent inutilement le personnel qualifié. En outre, nous devons aussi réfléchir à la manière dont le monde numérique pourrait permettre aux personnes ayant besoin de soutien d’être moins dépendantes de l’assistance du personnel spécialisé. 


Depuis janvier 2022, l’association de branche INSOS fait partie de la fédération Artiset avec Curaviva et Youvita. Que pensez-vous du travail effectué en commun? 

L’intégration d’INSOS dans la fédération Artiset était une démarche intelligente. Les domaines du social et de la santé se recoupent de plus en plus. Les défis que rencontrent ces deux branches sont similaires. La fédération nous permet d’unir nos forces pour relever ensemble ces défis plus efficacement. Unis, nous sommes un acteur fort face aux responsables politiques et aux autorités. 



CONGRÈS INSOS 2023 

Le congrès INSOS de cette année (30 et 31 août au Stade du Wankdorf à Berne) est consacré aux changements et défis majeurs actuels: changement des valeurs et des générations, pénurie de personnel qualifié, exigences de la Convention de l’ONU relative aux droits des personnes handicapées et numérisation. Un programme varié, des apports d’un grand nombre de spécialistes, des discussions passionnantes et des ateliers d’approfondissement pratique attendent les participantes et participants. Pour se mettre dans l’ambiance du congrès, un événement est organisé en soirée au restaurant Schwellemätteli le 29 août dès 18 h 00. La date limite d’inscription au congrès est fixée au 3 août. 
congres-insos.ch



Notre interlocuteur

Peter Saxenhofer (1958) a étudié l’économie et, en branche complémentaire, la psychologie du travail. Il a travaillé pendant dix ans dans une entreprise informatique de taille moyenne, dix ans dans une association nationale de transport et, enfin, dix ans chez INSOS. Il a deux filles adultes. Ses loisirs se partagent entre la randonnée, le vélo et la musique, notamment, auxquels il se consacrera davantage après son départ à la retraite en octobre 2023. Rahel Stuker succédera à Peter Saxenhofer. Elle prendra ses fonctions de directrice d'INSOS le 1er octobre.